Bcharré, mardi 13 janvier 2004. Altitude 18oo mètres .Météo:environ 2 mètres de neige. Il fait froid, très froid .Nous arrivons dans le dernier lieu que nous nous devions de visiter ,le musée entièrement dédié au grand personnage que le village de Bcharré a vu naître, Gibran Khalil Gibran. Situé en hauteur et à la sortie du village, il vient d'ouvrir ses portes et nous sommes les seuls visiteurs à notre arrivée ;Quelle chance !Dernier petit plaisir personnel pour Richard et moi qui sommes très friands des œuvres de Gibran.Avant d'entamer notre descente vers Byblos où nous pensons arriver dans deux jours. Première étape, l'Ecole des Sœurs de Sainte Thérèse à Amioun. Un petit coup d'œil vers le ciel nous permet de savoir que la marche d'environ 45 kilomètres qui nous attend commencera sous la pluie…C'est à dire comme lors de notre départ de Beyrouth quelques jours auparavant…
C'était le mardi 6 janvier 2004... Le rendez-vous avait été fixé à 9h devant l'Université Saint Joseph des Sciences Humaines, rue de Damas. Juste à côté de l'ambassade de France. A notre arrivée devant ladite ambassade un groupe de personnes est présent. En voyant tous ces gens, on se dit que c'est gagné!Que tout le monde a tenu parole et qu'on va partir nombreux, comme nous l'espèrions.Hélas, la réalité est tout autre!Il n'est que 8h30,les femmes et hommes massés devant le portail n'attendent que l'ouverture. Nous continuons et arrivons devant la Fac. Personne, mais il est vrai que nous sommes en avance. Depuis quelques jours, nous ne pensons qu'à ce départ qui est notre cadeau de Noël, comme nous l'avions annoncé sur les sites internet. Arrive Fouad, jeune élève du Collège de Notre Dame de Jamhour. Quelques minutes plus tard, c'est au tour de Nadim, un de ses amis de nous rejoindre. Ils ont tenu parole et nous sommes fiers d'eux. Nagy Khoury, Directeur des Relations Internationales au collège de Jamhour et à l'origine de ce départ groupé, arrive un peu plus tard. Nous sommes quatre, c'est loin de ce que nous espérions ,mais nous ne sommes plus deux .Et puis les fêtes avec leur lots de soirées prolongées ont du faire sortir notre marche de la tête de certains...
Toujours est-il que nous restons confiants .Et les rendez-vous à heure fixe ont une valeur relative au Moyen Orient, donc...Inch'Allah ! Petit à petit, arrivent d'autres jeunes d'Ahlia School, une école où la veille nous avions rencontré des classes. Cerise sur le gâteau, ils sont accompagnés de la directrice Madame Najla Hmedeh !C'est une énorme surprise pour nous et un grand honneur. Elle, qui la veille, déclarait préférer apporter aux élèves de son établissement une éducation à la vie plutôt qu'un enseignement dit "seulement classique",n'avait à aucun moment parlé de venir marcher à nos côtés. En plus d'être là, elle a donné carte blanche aux élèves pour faire école buissonnière. Nous sommes déjà une vingtaine quand nous rejoignent Stéphanie, Hélène, Armelle et Michel, des coopérants Français travaillant au Liban. Ils nous promettent de marcher jusqu'à 12h30.Arrivent les journalistes de TV Future qui nous laissent présenter notre projet en trois minutes et filment notre départ. Nous sommes trente et...heureux.L'une des phrases la plus entendue depuis notre arrivée à Beyrouth est: "Les Libanais n'aiment pas marcher!".Alors, avoir autant de jeunes de la patrie de Gibran autour de nous à cet instant est une belle victoire.
Par souci de sécurité nous avons demandé à Nagy de prévenir les autorités de notre marche groupée. Nous voilà donc en route pour Jounieh à environ 15 kilomètres, protégés par une voiture de police, dans laquelle se trouvent trois hommes en uniforme. Nous restons groupés et ce n'est pas évident compte tenu de la circulation dans la capitale. Etre piéton à Beyrouth est très dangereux...Mais ceci est une autre histoire. Tant bien que mal nous progressons à travers les flots de voitures incessants que les policiers ont parfois du mal à interrompre. Nous discutons les uns avec les autres et un sentiment prédomine, c'est que l'on rêve tous d'un monde meilleur. Les jeunes Libanais sont heureux, les jeunes coopérants le sont tout autant. Quant à nous, nous sommes aux anges. Et tout ce bonheur partagé n'est pas de trop, compte tenu de la météo qui se détériore très rapidement. Le ciel gris est devenu noir et il pleut. Après plusieurs kilomètres parcourus, certains doivent nous quitter. Et il en va ainsi au fur et à mesure que nous progressons. Arrive le moment où il ne reste plus que les Français coopérants, nous...et le très mauvais temps. Il pleut fort, très fort!
Malgré cela nos quatre amis Français tiennent à honorer leur parole ,c'est à dire de marcher avec nous jusqu'à 12h30.La voiture de police est toujours avec nous. Nous leur expliquons que ce n'est plus nécessaire de nous accompagner, mais ils nous répondent qu'ils ont reçu l'ordre d'aller avec nous jusqu'à Jounieh. OK!
12h30.Chose promise, chose due.Hélène, Stéphanie, Armelle et Michel doivent nous quitter. Nous sommes très fiers d'eux, car rien ne les obligeait à continuer avec cette météo exécrable! Nous revoilà seuls et trempés!Les policiers commencent à nous poser plein de questions...sur notre marche. Cela n'a rien a voir avec un interrogatoire. Ils sont curieux de savoir pourquoi nous faisons cela, comme beaucoup de monde d'ailleurs!L'un d'eux a même marché plusieurs kilomètres sous la pluie à nos côtés. Nous continuons donc notre avancée vers Jounieh, sans nous soucier de savoir où nous allons dormir. Un jeune informaticien nommé Ghassan qui connaît Stéphanie, une des jeunes coopérantes, a téléphoné à un foyer de Jounieh et nous a réservé une chambre. Nous avions croisé Ghassan lors d'une conférence et il s'était proposé de nous raccompagner à notre lieu d'hébergement. A peine a t'il su que nous quittions Beyrouth, qu'il s'est occupé de nous assurer un lieu pour passer la nuit. Et c'est très très souvent comme ça!Chacun fait de son mieux pour nous apporter son aide.
Mais revenons à notre escorte. Richard et moi marchons sur une autoroute!La voiture de police ferme la marche pour nous protéger. Nos "anges gardiens" nous ramènent jusque devant le foyer. Et nous donnent rendez-vous à 10h le lendemain. Tout aussi flatteur que soit cet engouement à nous rendre service, une question nous taraude l'esprit. Cette escorte est-elle là pour nous protéger d'un danger éventuel, ou pour nous empêcher de discuter de notre projet avec les gens rencontrés dans la rue? Ce qui nous gêne le plus est que marchant avec les forces de l'ordre à nos côtés, il y a très peu de chances que l'on se fasse aborder. Jusqu'à maintenant c'est de cette manière que nous avons été reçus chez les gens. Et que nous avons vécu des moments extraordinaires! Toujours est-il qu'à 10 heures tapantes un coup de fil de la réception nous signale que la police nous attend en bas ! Il n'y a rien à faire, de tels appels font toujours une drôle d'impression...
Nous repartons sous la pluie. La veille nous avons fêté l'Epiphanie avec Lorraine et Matthieu,deux jeunes mariés, coopérants et amis de ceux qui, la veille, marchaient à nos côtés. Après avoir éviter de me casser une dent sur la fève, j'ai ressenti ce que c'était d'être roi au Liban!
Bien qu'ignorant ce récent sacre, deux des trois policiers vont descendre de la voiture et marcher avec nous. Et ce,pendant des heures et sous la pluie!Rien ne les y oblige, pourtant ils prennent l'eau avec nous. Après quelques kilomètres parcourus ils remontent dans la voiture et nous ravitaillent en fruit et café. Ils sont incroyables!
Quand nous arrivons à Byblos, ils nous laissent leurs numéros de téléphone sur Tripoli, sachant que nous y passerons avant de retourner en Syrie, vers Alep.
Nous sommes le Mercredi 07 Janvier et nous voici a Byblos. Chez les Sœurs des Saints Cœurs. On s'occupe très vite de nous. Un téléphone et un bureau sont mis a notre disposition et l'après-midi même nous donnons une interview en direct pour Radio Jerico à Metz. Thierry Georges nous appelle de France, et nous pouvons lui dire, ainsi qu'à ses auditeurs, à quel point nous sommes bien reçus. Et ce, par chaque peuple des différents pays traversés. Après plusieurs conférences avec différentes classes de cette école, nous sommes littéralement pris en charge par un groupe de jeunes de cet établissement scolaire. Ils nous emmènent au restaurant, nous font visiter Byblos et nous passons une soirée ensemble. Le matin de notre départ, les mêmes adolescents nous apportent un sac chacun à Richard et moi. Dedans, il y a de quoi manger et boire pour deux jours!Nous les quittons avec la promesse de revenir dans quelques jours.
Nous avons rendez-vous en montagne, car on nous attend a l'Eco Club. Petit probléme ,après un coup de téléphone on nous annonce qu'il y a une tempête et que nous ne pouvons pas monter à pied. On nous parle de 2 ou 3 mètres de neige. Connaissant la propension à l'exagération des Libanais, nous ne prenons pas pour argent comptant ce que nous entendons. Nous voilà dans un fourgon-taxi pour accéder à Bcharré à environ 1800 mètres d'altitude. Nous reviendrons à Byblos pour repartir vers Tripoli à pied. Ainsi, nous ne trichons pas.
A Bcharré, nous faisons la connaissance de la famille Rahmé, il y a Marcel, Katia et leurs enfants, Mazen et Maria. Entre nous c'est le coup de foudre ! Entrés dans leur bar pour boire un café avant de pouvoir nous rendre à l'Eco Club aux Cèdres, nous voilà adoptés et de bon cœur par une petite famille aussi tendre que chaleureuse. Quand nous leur parlons de notre marche, ils se retrouvent en nous. Et se considèrent aussi fous que nous. A cet instant nous sommes loin de nous douter du nombre de fous dans cette région...
Marcel est un ami d'enfance de Joe qui est le propriétaire avec sa femme Aline de l'Eco Club .Inspiré des Auberges de Jeunesse en France, l'Eco Club offre l'occasion de se divertir tout en sensibilisant la population aux problèmes écologiques.(Si le cœur vous en dit, sur ce site vous trouverez un lien vers le site d'Eco Club).La plantation de cèdres est une de leurs façons d'agir sur le terrain. Et ils sont actifs été comme hiver.
Après avoir été les hôtes de la mère de Joe à Bcharré, nous faisons sa connaissance. Ensuite celle de sa femme Aline qui nous fera rencontrer ses parents, le Docteur Youssef et Patricia. Selon l'expression de Joe, le docteur Youssef est le chef des fous...
Lui, sa femme Patricia et leurs enfants sont tous dévoués à la nature et, bien qu'un peu désabusés parfois, ils ne désespèrent pas de voir l'Homme redécouvrir le respect de l'Autre et de l'environnement. Les deux étant étroitement liés. Grâce à tout ce beau monde, nous aurons l'occasion de faire des conférences avec plusieurs écoles de Bcharré. Patricia s'est chargée des contacts et nous a même accompagnés. Tout comme Aline, qui nous a offert ses services en tant que traductrice. Ce qui nous a été très utile ! Bien que parfois un peu agités, les débats s'avéreront très bénéfiques. Pour les élèves comme pour nous et les professeurs. Il faut savoir que depuis le début, à chaque rencontre avec des étudiants, nous insistons pour dire que ce projet n'est ni politique, ni religieux. Mais force est de reconnaître que chaque pays ou chaque région traversés nous attire vers ce qui fait, ou qui a fait le quotidien de chacun.
A Bcharré, village dans une région très chrétienne en montagne, avec un climat très rude où la guerre avec les musulmans a laissé beaucoup de cicatrices dans les mentalités, nous avons eu droit à tout. De la laïcité en France en passant par les préjugés très très grossiers vis a vis des musulmans...et des Arabes!Au Liban, beaucoup ne se considèrent pas comme des Arabes. Et dans ce pays où l'on se définit d'abord par son appartenance religieuse, il est difficile de saisir la frontière entre une religion et une nationalité. Pour nous, qui ne sommes pas habitués à cela, Dieu merci,-on peut aussi dire tant mieux, mais vu le contexte...- ce n'est pas évident à comprendre. Mais plus grave, c'est que beaucoup de Libanais ,et en particulier les jeunes font l'amalgame entre les croyances et les origines territoriales. Ce qui est d'ailleurs devenu une tendance mondiale.
Lors de débats houleux où la bêtise humaine côtoyait le racisme ordinaire, Richard et moi avons pu donner des contre-arguments à une jeunesse encore trop tournée vers le passé de ses parents. Ne laissant que peu de place à un avenir, qui nécéssite une reconjugaison du temps présent.
Richard en déclarant avoir été mieux reçu par les musulmans, quelque soit le pays traversé, que moi par certains chrétiens, notamment au Liban, en surprend plus d'un. De mon côté, avec parfois un peu de mal à garder mon calme, tant les paroles entendues sont graves, je montre une autre image du musulman et de l'Arabe ancrée dans pas mal de jeunes esprits. A savoir, un barbu ,sale, violent et sous-développé !Le fait que certains élèves extrémistes dans leurs propos aient déclaré positive leur rencontre avec nous, laisse un peu d'espoir. En tout cas, certains professeurs sont ravis de ces échanges, car eux vivent cela quotidiennement et tentent sans relâche de donner une ouverture sur le monde à ces jeunes qui représentent l'avenir. Et qui pour la plupart, ne connaissent que le Liban, voire que leur région ! A Byblos, les jeunes qui nous avaient pris sous leur coupe m'avaient dit un soir : " Toi, à Bcharré, en tant que musulman tu vas avoir des problèmes. Tu ne vas pas être aimé ! "(sic).
Ca a été vrai par rapport à des adultes.Les jeunes, même les plus réticents, se sont montrés intelligents dans le sens où ils ne sont pas restés hermétiques. Le simple fait de leur dire à propos d'un pays : "Visite-le et ensuite on en reparlera ", suffisait à les faire hésiter, donc réfléchir. C'est déjà ça… Et comme nous a dit le Docteur Youssef : " Ici, dans la région de Bcharré, beaucoup de gens aiment Khalil Gibran, mais très peu appliquent sa façon de penser. C'est bien dommage !
Dommage pour tout ces jeunes qui laissent une partie de leur vie leur filer entre les doigts .
Dommage pour ces parents qui leur font porter le poids d'une époque, qui devraient être considérée comme révolue. Si ces vaillants montagnards pouvaient tendre l'oreille vers le Wadi Qadicha ( La Vallée Sainte ) situé en contre-bas du village, ils percevraient sûrement les paroles que le vent s'escrime à leur offrir .Elles émanent d'un Prophète qui n'était ni religieux, ni politique, mais humain. Et de Bcharré de surcroît !:
"Vos
enfants ne sont pas vos enfants .
Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même.
Ils passent par vous mais ne viennent pas de vous,
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous
pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées,
Vous pouvez loger leurs corps, mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
même pas en rêve.
Vous pouvez vous efforcer d'être semblables à eux, mais ne cherchez pas
à les rendre semblables à vous,
Car
la vie ne revient pas en arrière et ne s'attarde pas avec le passé.
Vous êtes les arcs à partir desquels vos enfants, telles des flèches vivantes,
sont lancés.
L'Archer vise la cible sur la trajectoire de l'infini, et Il vous courbe
de toutes ses forces afin que les flèches soient rapides et leur portée
lointaine.
Puisse votre courbure dans la main de l'Archer être pour l'allégresse,
Car de même qu'Il chérit la flèche en son envol, Il aime l'arc aussi en
sa stabilité "
GIBRAN KHALIL GIBRAN,auteur du " Prophète ".
Pourquoi certaines oreilles restent-elles sourdes à tant de beauté, de grâce et d'humanité ?Dieu seul le sait. Mais ne dit-on pas que " Nul n'est prophète en son pays " ? Si les femmes reprochent très souvent, pour ne pas dire toujours!, le manque d'écoute de la part des hommes, nous sommes, lors de notre visite du musée Richard et moi,tout ouïe !Mais en plus de nos oreilles, ce sont tous nos sens qui sont en éveil et ce, tout au long de ce moment magique que dure la découverte d'une partie du patrimoine laissé par Khalil Gibran.
Il est environ 11h30 quand nous nous jetons à l'eau, c'est la cas de le dire. Bien que la météo soit très humide, nous ne manquons pas de regarder pour la dernière fois les différents paysages et autres sites qui s'offrent à nous. La Vallée Sainte, vue d'en haut laisse deviner quelques belles promenades pédestres pour les adeptes de la randonnée que nous sommes. Parfois, en regardant bien, malgré la brume qui stagne au-dessus du défilé formé par les montagnes longeant de part et d'autre la vallée, on peut apercevoir une longue et fine cascade .Surgie des entrailles de la terre mère, elle se jette en un flot ininterrompu le long de la paroi rocheuse, pour irriguer toute la vallée. Avant de retrouver sa deuxième " mer ", à quelques 100 kilomètres de là .
Un arc en ciel vient ajouter ses couleurs à ce matin un tantinet trop gris .Un café noir bu un peu plus loin peaufine ce tableau par un rai de lumière dans nos esprits, qui semblent encore hésiter entre le rêve et la réalité. Les Cèdres et Bcharré ont quelque chose de profondément poétique et de doux. Plus dur est le béton sur lequel nous descendons encore et toujours vers Amioun. Et après avoir vu la neige fondre, disparaître et laisser place à la verdure, nos yeux sont de nouveau sous le charme. La montagne et ce qu'elle inspire de solidité, de grandeur et de dureté, cède le pas au plus grand miroir dans lequel le ciel peut chaque jour se découvrir un nouveau visage. La mer est devant nous !Loin certes, mais elle est là. On passe d'une ambiance à une autre;d'un univers à un autre. Les montagnes se sont faites collines avant de s'aplanir et de se laisser dévorer par les vagues.
La fine cascade est devenue une rivière gonflée par les fortes pluie .Avant de se fondre dans l'immense Grand Bleu. Le paysage a changé, donc les gens aussi. A Amioun, nos chaussures et nos habits sont trempés. Tout le nécessaire est fait par Frère Tony, Rita et leur maman pour nous mettre a l'aise. Et c'est bien réchauffés et secs, après un bon repas et une discussion chaleureuse que nous nous couchons. Frère Tony nous a dit qu'une rencontre avec des élèves de l'Ecole des Sœurs de Sainte Thérèse était programmée pour le lendemain matin. Effectivement, Sœur Thérèse nous fait rencontrer une classe sous le préau. Les jeunes sont en cours de sport. Puis plusieurs classe dans le couloir. Et encore d'autres dans une salle .Un café pris avec des professeurs dans leur salle nous permet de leur parler de notre projet. Avant de retourner en discuter avec d'autres élèves. Et toujours ce même enthousiasme, ce même intérêt et toutes ces questions qui en découlent. Quel enrichissement ! Ce n'est qu'en fin de matinée que l'on se remet en route vers Byblos où nos jeunes amis nous attendent.
Et c'est le Mercredi 14 Janvier a 19h30 que nous retrouvons Samer ,Tania ,Lara, Charlotte, Melkart ,Elie, Xavier, Raghid, Chadi, et David. Comme lors de notre première rencontre, ils nous prennent entièrement en charge. Nous avons même eu le privilège de rencontrer certains parents, comme le père de Charlotte et les parents de Samer. De belles rencontres à tous les points de vue. Inoubliables. Comme sont les souvenirs laissés par les moments partagés avec cette petite bande très particulière de jeunes adolescents de Byblos …
Mais une fois de plus, il nous faut quitter nos hôtes, et c'est souvent très difficile tant les liens sont rapidement très forts.
Tout aussi forts sont les avertissements qui nous sont donnés depuis quelques semaines. Depuis que l'on a évoqué le désir de visiter un camp Palestinien. De mises en garde en conseils très avertis d'y renoncer, tout y passé. Mais pour nous, une seule chose est claire : de toutes les personnes qui nous déconseillent cette démarche, aucune n'a mis les pieds dans un camp.
Notre désir de revoir des Palestinien a toujours été présent. Nous sommes littéralement tombés amoureux de ce peuple en Palestine. Et Armelle, une des jeunes coopérantes qui ont marché avec nous de Beyrouth à Byblos nous avait encouragés à le faire .Elle-même travaille souvent avec les Palestiniens des camps. Comme d'habitude, notre manie de marcher en dehors des sentiers battus a eu le dessus. Nous nous en allons donc de Byblos vers le camp Palestinien de Baddawi. Entêtement ou erreur de notre part, l'avenir nous le dira. Pour le moment on marche vers le camp de Baddawi, situé dans les environs de Tripoli.
Le lendemain, une fois n'est pas coutume, nous reprenons la route après avoir passé la nuit dans un bon hôtel en bord de mer. Un de nos hôtes résidant à Byblos et toujours aux petits soins avec nous - peut-être que sa qualité de médecin explique cela ?- a tenu à nous faire ce beau cadeau. Mais en plus d'être aux service des hommes professionnellement, notre bon Samaritain a un cœur énorme, doublé d'une intelligence extraordinaire. Et ce, dans tous les sens du terme. Sa femme, par sa façon de voir la vie, ne pouvait que le rencontrer. Et c'est tout naturellement qu'ils ont mis Samer au monde. La relève est assurée avec toute la dignité qu'il se doit.
La mer est sur notre gauche, nous marchons plein nord. L'eau est un peu agitée et les vagues qui viennent s'échouer sur la plage rythment nos pas. Parfois il pleut, mais la présence si proche de ce grand réservoir d'eau salée nous laisse sous le charme. Et beaucoup de choses passent au second plan. Toutefois, les ondées qui nous accompagnent ne dérangent pas Richard. Loin de là !Il aime marcher sous la pluie. De mon côté je fais avec, car même sous la canicule je suis plus à l'aise ! Petit à petit nous nous rapprochons de la plus grosse ville avant Tripoli, il s'agit de Batroun. Arrivant par la petite route côtière, nous pénétrons dans ce qui semble être la vieille ville .Avec ses pierres anciennes, son petit port juste en face de l'église Saint Stéphane, Batroun fait bonne impression de prime abord. Et bien plus que ça, mais nous l'ignorons.
En effet, de fil en aiguille nous allons nous retrouver dans l'école jouxtant l'église .Il s'agit d'une école de la congrégation des Sœurs de Saints Cœurs, comme celle où nous avons donné des conférences à Byblos.
A défaut de pouvoir rencontrer des élèves, car les cours sont finis pour cette semaine, nous sommes invités à manger. Sitôt dit, sitôt fait !Nous sommes attablés au quatrième étage et sommes servis, entre autres, par Sœur …Jeanne d'Arc ! Paradoxalement, si la pucelle d'Orléans entendait des voix, Sœur Jeanne d'Arc de Batroun ignore complètement les nôtres quand nous répondons à ses questions ! Les "voix " du Seigneur seraient-elles aussi impénétrables ?
Après un copieux repas, nous quittons notre servante de sœur qui semble avoir trouvé sa propre voie…Direction, la maison de Jawhara. Cette prof de musique nous a vus la veille, lors de notre visite à Amioun. L'ayant croisée en arrivant à Batroun, il ne lui a fallu que quelques minutes pour nous acheter à manger…et nous inviter à dormir chez ses parents. En prime, comme elle chante dans un restaurant en soirée, elle nous demande si nous voulons bien venir. Ce qui donnera lieu à de belles discussions avec sa famille et un beau moment musical dans un restaurant très accueillant. Les propriétaires ont leur fils qui étudie à Toulouse, la ville de Richard. Servant au bar,je reconnais un jeune homme sympa qui nous avait salués dans la matinée en nous voyant marcher dans la rue. Il travaille là depuis quelques temps déjà. Il prétend se prénommer : Degaulle. Après lui avoir demandé sa carte d'identité, je ne peux que constater la véracité de ses dires !
Après avoir croisé maintes fois des Jésus, un Napoléon en Jordanie, après avoir vu et entendu Jeanne d'Arc faire la sourde oreille, force est de saluer ce jeune et inattendu général .A bien y réfléchir, ce n'est qu'à moitié étonnant. Après tout, encore beaucoup de gens prétendent qu'Elvis serait vivant et travaillerait dans un bar en…Allemagne !Le Liban étant une ancienne colonie Française, il n'y a qu'un pas à faire pour… Reprendre la route !Voilà notre souci principal en ce Samedi 17 Janvier. Et nous le faisons le ventre plein, la mère de Jawhara nous ayant offert un bon petit déjeûner. Au cas où cela ne nous suffirait pas, elle a insisté pour qu'on prenne un sandwich dans le sac.
L'estomac repu, la tête encore bercée par les douces mélodies que Jawhara nous a offertes la veille, nous progressons à notre rythme.
La mer garde toujours un œil sur nous et nous les deux sur elle. On croise ici et là des regards intrigués. Quelques bonjours ou des questions. Plus loin, on s'égare à force de vouloir longer la mer de trop près. Ce qui nous mène dans une sorte de bidonville indescriptible .Des cabanes faites de bois, de tôles ou de bâches en plastique !Des jeunes Arabes qui vivent là nous montrent le seul passage pour traverser un cours d'eau formé par les fortes pluies de ces derniers jours. Un coup d'œil sur " le machin" qui sert de pont. Trop risqué !Nous faisons demi-tour. Non sans prendre une photo des deux jeunes sortis d'une des cabanes pour nous aider. Ils nous ont proposé de porter nos sacs de l'autre côté…et de plonger si nous-même tombions à l'eau lors de la traversée !Le tout avec un sourire tellement lumineux !
Il nous faut regagner la route un peu plus haut. Nous le faisons, tout en regardant ces taudis où des gens vivent…et regardent la télé, car il y a des antennes sur les toits ! Nous sommes indignés de voir des être humains vivrent dans de telles conditions. Révoltés que d'autres êtres dits humains les laissent vivre de cette manière. Il y a de la honte, de la colère, des nausées et toujours de l'incompréhension vis à vis d'un monde où très souvent le meilleur côtoie le pire.
Après des heures de marche le long des plus beaux tableaux que l'homme ne pourra jamais peindre, après avoir pu assister à des festivals de couleurs, après avoir pu constater la réussite du mariage du soleil et de la mer, après avoir vu l'un se coucher pour disparaître en l'autre, nous approchons de Tripoli.
Dans un dernier effort nous arrivons au centre-ville très fatigués, où nous retrouvons la circulation et les klaxons dont tout le Monde Arabe fait un usage plus qu'abusif ! Un dénommé Carlos nous aide à nous rendre à notre adresse…non sans nous avoir mis en garde contre le camp de Baddawi. Pas rassuré, il nous laisse son numéro de portable et y joint celui de la police. Sympa et amusant de sa part. Sympa, car il a l'air très soucieux pour nous et nous a proposé de se revoir. Est-ce pour être sûr que nous sommes toujours en vie ? Amusant, car depuis Beyrouth nous savons que la police Libanaise ne rentre pas dans le camp, alors à quoi bon avoir le numéro de police-secours ?
Nous voilà à quelques minutes du camp de Baddawi. Résonnent encore toutes les mises en garde et les vifs conseils de s'y rendre. On nous a parlé d'un des endroits les plus dangereux du Liban, voire du Moyen Orient.
Toujours fidèles à nos convictions, nous sommes décidés à aller vérifier par nous mêmes tout ces on-dits. A la grâce de Dieu !
Soyons francs, autant d'avertissements et de mauvaise réputation envers une communauté, ne peut qu'aiguiser notre curiosité de marginaux assoiffés de rencontres.
Il fait nuit. Le pas lent, l'imagination en plein travail, après avoir entendu tellement de choses sur Baddawi, nous marchons avec dans la poche un petit bout de papier, sur lequel est inscrit un numéro de téléphone et un prénom : RANA
" Salam Alaeikum ! Je m'appelle Rawad et je suis le frère de Rana. Soyez les bienvenus à Baddawi ! ".
C'est dans un français impeccable que le jeune homme souriant qui s'adresse à nous, nous invite à le suivre.
Quelques minutes plus tard nous sommes dans l'appartement de cette famille de réfugiés Palestiniens. Il ne faut pas davantage de temps pour retrouver tout ce que nous avions découvert en Palestine. Chaleur, générosité, rires, humour, envie de communiquer, c'est incroyable ! Même dispersé, souffrant ici ou ailleurs, la dignité est la même. La fierté est identique. Le désir de ne pas fléchir est constant. L'accueil et le respect restent toujours des valeurs essentielles. La vie plus que tout est un hymne quotidien. On en parle, on la chante, on la danse, on la crie, on la pleure. Elle est sur tous les visages de cette famille. Comme elle se reflète sur chaque visage que l'on croise ici et là, dans ce dédale de ruelles qu'est le camp.
Rana et Rawad sont les exemples de personnes qui peuvent si elles le désirent, se faire leur propre vie, individuellement. Mais pour tous les deux, il est inconcevable de vivre sans aider le camp à vivre. Et chacun à sa manière œuvre dans ce sens.
Même les plus belles phrases, aussi bien rédigées soient-elles, ne sauraient vous faire véritablement voir ce qu'est la vie ici.