Turquie, notre récit

Quand nous pénétrons sur le territoire turc, nous sommes encore frustrés de l'accueil glacial qu’a reçu notre projet en Syrie. Bien que le peuple, et c’est ce qui compte le plus pour nous, se soit toujours rangé de notre côté, les autorités militaires et administratives nous ont laissé un gout amer. Il fait nuit, il est tard et contrairement à ce que nous pensions, Bab el Hawa n’est pas une ville. Pas même un village. Le mot arabe "Bab", se traduit en français par "la porte". Bab el Hawa n’est que la porte, le point de passage entre la Syrie et la Turquie. Rien de plus. A notre grand désappointement. Un douanier turc nous indique que la prochaine ville est à 12 kilomètres. Et qu’il est préférable pour nous de l’éviter. Ajoutant en substance: «Il n'y a pas d'hôtel, ni de snack et c’est plein de voleurs. Ca peut être dangereux, n’y allez pas. Prenez un bus et allez directement à Antakya (Antioche).» Comme nous sommes bien élevés, nous récupérons nos passeports, nous sourions, disons merci et répondons qu’on voyage à pied. Ca veut dire ce que ça veut dire! C’est la pleine lune et tant mieux. Car une fois éloignés de la douane et des longues files de camions, en attente de rentrer en Syrie, il n’y a plus aucun éclairage. Nous sommes en rase campagne. L’obscurité ne nous empêche pas de voir sur notre droite, une cinquantaine de bungalows préfabriqués, identiques à ceux aperçus l’après-midi, mais qui étaient chargés sur des camions. Des habitants de la région nous avaient dit qu’ils étaient destinés aux soldats Américains en Irak. A l’époque, Bush ne cessait de répéter que ses troupes se retiraient progressivement du pays… Depuis notre dernier arrêt, à Orm el Koubra que nous avons quitté le matin, nous avons énormément marché. En fait, depuis Alep jusqu’à la frontière, nous n’avons fait qu’un arrêt pour la nuit. Pensant pouvoir dormir à Bab el Hawa. Nous voilà donc dans le noir, faisant attention quand surgissent des voitures lancées à pleine vitesse.

Et, c’est fatigués et très nerveux que nous arrivons à Reyhanli. Il est près de 21 heures. C’est loin d’être l’idéal pour trouver où dormir. Nous sommes sur les nerfs. De par la fatigue, mais aussi du fait que nous n’avons pas un centime en poche. Impossible de retirer de l’argent à la douane. Nous nous énervons, puis nous engueulons et finissons par nous asseoir devant un snack. On dirait que le douanier s’est trompé, il y a des snacks. Mais vu l’ambiance qu’il règne au sein de notre "couple", on se fiche des dires du douanier! Quelques minutes plus tard, des jeunes s’approchent de nous. L’un d’eux, Hussein, parle très bien l’anglais. Si je pouvais me permettre de me la jouer en Syrie, là, j’adopte un profil bas et lui demande de ne pas parler trop vite. Hussein nous propose son aide, à condition qu’on lui fasse confiance. Soit, nous acceptons. A-t-on vraiment le choix? Nous n’aurons pas à le regretter. Nous voilà hébergés chez ce jeune turc, qui va s’avérer être d’une gentillesse exquise. Et d’une intelligence remarquable. Hussein n’a rien à envier à son frère aîné, qui n’a pas apprécié que je refuse de lui prêter mon bâton de marche pour la soirée. Dieu seul sait quel usage il en aurait fait. Non, mais! Hussein, plus curieux, nous propose de rencontrer son professeur de français le lendemain. Nous acceptons avec plaisir. Lui est ravi, d’autant plus que c’est la première fois que l’occasion lui est offerte de se servir de son anglais, en dehors de ses cours à l’école. Après une bonne douche et quelques échanges avec notre jeune hôte, qui se met en quatre, tout en s’excusant toutes les deux minutes, nous nous couchons. Séparément. Ce qui est une bonne chose, au regard du temps que nous passons ensemble. Nous marchons, mangeons, buvons et parfois sommes obligés de partager le même lit. Lors de nos échanges avec des élèves, nous répétons souvent que nous passons beaucoup plus de temps ensemble qu’un couple marié! Dans ces conditions, difficile d’éviter les tensions et autres sources d’accrochages. Mais à cet instant précis, nous apprécions à sa juste valeur le fait que, grâce à Hussein, nous n’avons pas eu à poursuivre notre marche tout au long de la nuit. Nous l’ignorons à cet instant, mais la Turquie va nous offrir de quoi oublier notre "frustration syrienne". Rappelons que, pour Richard et moi, c’est notre première fois dans ce pays. Tout commence avec la rencontre des professeurs et du directeur de l’école de Hussein. Ils sont chaleureux, sympathiques, souriants et nous accueillent à bras ouverts. Le directeur est un géant qui doit faire dans les 150 kilos. Une montagne, à qui Hussein baise la main, en signe de respect. Rapidement, nous présentons notre projet à des élèves très enthousiastes… et très doués en anglais, à mon grand désarroi! But, when you want, you can. Traduction: quand tu veux, tu peux. La conférence finie, lorsque nous rejoignons le directeur dans son bureau, il nous présente des journalistes qu’il a fait venir. L’un d’entre eux travaille pour CNN Turquie. Naturellement, il nous est offert un café, turc of course! Et nous enchaînons avec une interview. Comme il est interdit de filmer, ou de photographier les élèves dans l’enceinte de l’établissement, le directeur nous demande simplement de le faire à l’extérieur, devant le portail. Ainsi, la loi est respectée. Et voilà le travail! En moins de 24 heurs chrono, nous avons présenté notre projet, donné une interview pour un journal écrit et une télé. Adieu la Syrie, à nous la Turquie!

Et il en sera ainsi sur tout le territoire ottoman. Le pays grouille de journalistes! Et deux marcheurs en provenance de Jérusalem, traçant une route de tolérance, d’amour et de paix, ne peut que susciter leur curiosité, voire leur intérêt, dans le bon sens du terme, pour certains. Y compris dans un village perdu comme celui de Holak, où nous avons trouvé à loger chez Ahcen, sa femme Myriam et leur bébé, Mahmoud. Un havre de paix! Pourtant, à en croire Ahcen, chaque maison abrite en moyenne trois enfants. Le village doit donc en compter environ des centaines. On les voit, mais ils ne troublent en rien l’atmosphère de paix et de sérénité qui règne à Holak. Les maisons sont séparées par des morceaux de terrains qui semblent "juste" boueux. En réalité, il y a toujours des légumes à y récolter. Ici et là, on trouve des fours traditionnels, où les femmes, à l’instar de Myriam, notre hôtesse, font cuire leur pain après avoir confectionné la pâte à la maison. Ca sent bon et nous sommes aux premières loges pour immortaliser Myriam en pleine action. Ahcen et Myriam sont des gens très calmes, très doux et extrêmement chaleureux. Et c’est tout naturellement qu’ils nous ont proposé de nous héberger. Pour communiquer, exit la langue de Shakespeare, place à l’arabe. Ahcen étant issu de l’immigration syrienne, il parle arabe couramment. Notre passage en Syrie m’a permis d’arriver en Turquie avec un bagage linguistique suffisant pour pouvoir échanger. De son côté, Richard en a retenu quelques mots. Et c’est ainsi que le lendemain, nous donnons une interview devant la maison de nos hôtes. Ahcen, avant d’aller travailler, a pris soin de contacter une journaliste. Une voisine Kurde me traduit en arabe les questions de la journaliste, que je traduis en français à Richard. Et elle fait de même pour la journaliste, dans l’autre sens. Un exercice de style pas toujours évident, mais nous sommes parvenus à franchir le barrage de la langue. Le tout étant de le vouloir. La patience et l’humour sont très utiles dans ces moments-là! De plus, cela nous a redonné de l’énergie pour une nouvelle journée de marche. Prochaine étape, Antakya. Ville légendaire, aussi connue sous le nom d’Antioche.

Nous avons beau marcher vite, les nouvelles circulent plus rapidement que nous en Turquie! Ainsi, avant d’arriver à Antakya, une voiture s’arrête sur le bas-côté de la route et un caméraman en sort et se met à nous filmer. Le chauffeur nous explique que le journaliste de CNN Turquie, que nous avons rencontré deux jours auparavant à Reyhanli, leur a transmis une cassette vidéo de nous. Voilr pourquoi ils nous ont reconnus. On se met d’accord pour se revoir à Antakya. Antioche! Il nous tardait d’y arriver. Ville chargée d’histoire et de symboles. Ville où les chrétiens, juifs et musulmans vivent en harmonie. Ville où les disciples de Jésus reçurent le nom de chrétiens pour la première fois. Aucun problème pour l’hébergement. Un couple de Bretons, Luc et Angélique, rencontrés à Paris, et qui s’étaient rendus à pied à Jérusalem depuis la capitale française, nous avait donné l’adresse du père Domenico. C’est ce dernier qui nous hébergera tout le temps de notre présence dans la ville. Nous y faisons la connaissance de séminaristes Allemands, avec qui nous partageons des repas et des moments de recueillement Richard sympathise particulièrement avec Lucas, le cuisinier. Lui apprenant quelques trucs dont il a le secret. De mon côté, je profite de l’occasion pour améliorer les quelques notions que j’ai de la langue de Goethe. Nicht facile! Nous sympathisons aussi avec Cem, un jeune Turc avec qui on communique en anglo-arabe. Un langage créé pour la circonstance. Jeune journaliste, il devient aussi notre guide parfois. Il tentera plus tard de marcher quelques jours avec nous. Mais, à quel prix! Parti avec des baskets trop petites, malgré mes avertissements, et un "truc", que par respect pour la communauté des sacs à dos on ne peut pas appeler un sac. Mais trêve de plaisanteries, malgré son fort désir de nous accompagner, Cem devra rebrousser chemin à l’annonce d’un accident cardio-vasculaire dont a été victime son père, en Irak où il travaille.

Mais revenons à notre séjour à Antakya, où nous continuons à rencontrer des journalistes. Beaucoup. Et cela donne lieu à des scènes surréalistes. Alors que nous avons un rendez-vous de fixé avec un deux reporters, il nous arrive de nous trouver littéralement encerclés de caméras, d’appareils photos et autres microphones! Un jour, une jeune demoiselle s’arrête alors que nous répondons à différents représentants de journaux. Elle sort un appareil photo numérique de sa poche, prend quelques clichés de nous. Toujours sans dire un mot, elle recopie l’interview d’un de ses confrères présent depuis le début et s’en va. Sans même avoir prononcé une seule parole! Heureusement, des gens comme Mehmet (ils sont très nombreux les Mehmet en Turquie!) et Betül, une dame charmante qui nous aidera pour les traductions, notamment lors de rencontres avec des étudiants en faculté et des journalistes, Murat, un caméraman d’une chaîne locale, Cem notre ami aux baskets trop étroites et Hüsniye, une prof, nous ont permis de faire d’Antakya, une étape-clé de notre parcours. Tout en appliquant sur nos lèvres, un avant-goût, une saveur encore inconnus pour nous, et qui va s’avérer être une rencontre avec un peuple Turc qui saura nous séduire à différents niveaux. En témoignent, tout au long des kilomètres parcourus, certes sous une météo généralement clémente, mais sur un terrain parfois capricieux, les innombrables tasses de thé que l’on nous offre. Les discussions animées, dans le bon sens du terme, les invitations à nous asseoir, comme ça, pour le plaisir d’échanger quelques mots. Qu’importe si parfois nous ne parlons pas une langue commune. Le coeur y est, le reste ne revêt qu’une importance secondaire. De la petite échoppe en bord de route, à la grande station-service. Du petit hameau composé de quelques habitations, aux villes de plusieurs centaines de milliers d'âmes, les Turcs nous font craquer pour eux. Nous sommes tour à tour, surpris, épatés, charmés, émus…la liste est longue! C’est une véritable découverte de ce pays et de son peuple. Que dans un petit village de campagne, perdu au milieu de nulle part, les habitants soient très accueillants et très souriants, cela peut paraître "normal". Mais là ne s’ arrête pas la nature turque. Dans des villes immenses, comme la capitale, Ankara, ou l’énorme Istanbul, avec ou sans nos sacs à dos, nous retrouvons les sourires, la chaleur de l’accueil. L’envie de communiquer, d’échanger. Il en est de même avec les élèves rencontrés en divers endroits de ce qui reste de l’Empire ottoman.

Du sud, en partant de Reyhanli, Antakya, jusqu’à Istanbul, en passant par Konya, Afyon ou Ankara, et maintes autres villes et villages, nous trouvons toujours le même accueil. On nous met à l’aise. Finalement, nous sommes toujours dans l’état d’esprit que nous avons connu au Moyen Orient. Loin de nous plaindre, nous sommes sous le charme! Géographiquement, la place de la Turquie sur une mappemonde reflète bien certains traits de ce pays, dans les domaines du social, culturel et religieux. On peut voir et comprendre certaines choses en observant la vie de tous les jours, dans les rues. Et en avoir confirmation au contact de la population. Notamment auprès des jeunes, qui représentent la majorité de nos rencontres. Une Turquie où l’on trouve une ouverture d’esprit, une envie de s’ouvrir aux autres. Toutefois nuancées par une sorte de peur de perdre son identité culturelle. On peut facilement s’en rendre compte, lors d’échanges concernant une éventuelle entrée du pays dans la Communauté européenne. Nous avons plusieurs fois été surpris par le nombre de jeunes qui étaient contre. Mais, loin d’être majoritaires, nous sentions chez eux, une véritable angoisse de se voir "aspirer" par cette grosse machine que peut représenter l’Union Européenne. Une peur de voir disparaître une culture qui leur est propre et ô combien précieuse. Tout comme la crainte de voir "Coca-Colaliser" une identité à laquelle ils s’agrippent. Et qu’ils entendent défendre. Comme une mère défend ses enfants fraîchement arrivés au monde. La Turquie est synonyme de diversité et nous ne cessons de le répéter à ses habitants. C’est une force que tous les pays n’ont pas la chance d’avoir.

Grand comme deux fois et demi la France, nous avons parcouru des milliers de kilomètres sur le sol turc. Et nous sommes sortis ravis de ce pays. Avec cependant quelques interrogations: pourquoi une telle présence policière? Pourquoi autant de policiers en civil, y compris dans les contrées les plus reculées du pays? Une de nos rencontres avec des étudiants, a même été organisée, dirigée et surveillée par des policiers en civil. Qui ont suivi avec beaucoup d’intérêt, c’est le moins qu’on puisse dire! l’orientation des débats. Notre traducteur a été interrogé, avant de nous poser des questions relatives à notre projet. Autant dire qu’il était loin d’être à l’aise le pauvre homme. Logés et aidés par un jeune Kurde, dans une ville que nous ne citerons pas, nous nous demandons si nos espoirs, de voir un jour les relations entre les dirigeants Turcs et Kurdes devenir raisonnables sont réalistes. C’est plus fort que nous, nous rejetons toute forme de violence, quelle qu’elle soit. Et sommes toujours touchés par la situation de peuples opprimés et brimés. Pour le moment, parler du "problème kurde" est toujours un sujet tabou… Pourtant, les Kurdes que nous avons rencontrés, étaient à l’image des Turcs, ils nous ont ouvert leur porte, sans se poser de questions superflues. Et, si eux-mêmes ne nous avaient pas parlé de leurs origines, nous n’aurions pas su faire la différence. Fidèles à nos convictions, fidèles à l’idée que nous avons d’abord un être humain face à nous, nous ne pouvons que donner de notre temps, de notre amour et de notre énergie, pour continuer d'inscrire nos pas dans cette route vers la Paix universelle, à laquelle nous aspirons.

De la frontière syrienne nous avons lancé un cri, un appel à la Paix. Les Monts Taurus se sont chargés de s’en faire l’écho. Pour qu’il soit entendu jusqu’en Irak, qui n’est pas loin. Jusqu’au Kurdistan, plus proche. Pour que la Mer Méditerranée s’en imprègne, le sale, le solidifiant et le déverse sur la côte sud de la Turquie. Pour qu’il parvienne à Konya, patrie de Mevlana, philosophe du quinzième siècle, prônant un rapprochement au-delà des cultures et des religions, et fondateur de la confrérie des Derviches tourneurs. Que ceux-ci, dans leur transes mystiques se fassent relais de notre complainte. Et lui insufflent l’énergie nécessaire pour parvenir au Bosphore et passer sur la rive ouest. Ainsi, quittant l’Asie pour l’Europe, que notre appel puisse parcourir l’empire Héllénique, profiter des Olympiades pour convaincre les Dieux, non pas du stade, mais de l’Olympe. Pour qu’Eole, dieu des vents, de son souffle divin, fasse en sorte de perpétuer une Paix encore fragile et incertaine en Europe de l’est. En particulier dans les Balkans.

Souvenez-vous, à Sarajevo, capitale de la Bosnie, un certain 28 juin 1914 s’est déroulé un attentat. Ce qui a donné lieu à la première guerre mondiale...

PS: Konya n’est pas seulement la patrie de Mevlana. C’est aussi la ville où vivent Hidayet du centre linguistique BLC, Omer, Mustafa, qui m’a fait marcher pieds nus sur des tessons de bouteille, Emin et sa soeur Fehimey de la famille Yilmaz, Muharrem, Savas, Nilhan, Sevinc et plein d’autres qui ont su nous recevoir comme des membres de leur famille. Merci a vous.

Merci à Sabri, Serife et leurs amis d’Afyon. Et à tous ceux qui ne sont pas cités, sans oublier les anonymes croisés sur notre route, parfois le temps d’un thé.

Merci à tous ceux qui ont fait d’Antakya une étape inoubliable. Qu’ils soient de Turquie, d’Italie ou séminaristes venus d’Allemagne.

Nous vous gardons dans nos coeurs.