Albanie, notre récit

-"Allô? Puis-je parler à Richard, s’il vous plaît?

-Un instant, je vais le chercher. Ne quittez pas… Allô?

-Richard?

-Oui.

-C’est Mahdi. Je suis à Tirana. Où peut-on se retrouver?

-Attends-moi sur la grande place, devant l’opéra. Je viens te chercher, avec les enfants du centre."

Quelques minutes plus tard, sous un soleil de plomb, au beau milieu de la capitale albanaise, Richard gare la camionnette aux portières marquées en bleu de "Missionnary of charity, Nënë Teresa. On se jette dans les bras l’un de l’autre. Heureux et très émus de se retrouver. Les larmes déforment un peu nos sourires, mais nous ressentons une grande joie mutuelle, dans nos retrouvailles. Nous sommes le lundi 4 octobre 2004.

A peine à bord de la fourgonnette, les enfants entonnent des chants de bienvenue. Ca fait chaud au coeur. Au moins autant que cette chaleur distillée par un soleil bien décidé à se faire remarquer. Ce, malgré la période avancée de l’année. En quelques jours, Richard me fait voir plus en profondeur, ce que j’ai aperçu sur la route qui m’a mené jusque là. En fait, il m’aura fallu 2 semaines en stop, pour rallier Thionville en Lorraine, à Tirana. Je suis mort de fatigue, mais heureux d’être enfin arrivé!

Il est clair que l’Albanie est un pays très pauvre. Ca se voit, ça se sent, ça se vit. Ce pays transpire la misère! Nous sommes logés dans un centre d’accueil et d’hébergement pour femmes et enfants, en plein coeur de Tirana. Au rez-de-chaussée, on trouve la partie réservée aux Soeurs de Mère Téréza, qui gèrent l’établissement. Ainsi que les chambres des femmes avec ou sans enfants et des jeunes filles. Pour des raisons qui leur sont propres, toutes ont fini par arriver là. Certaines d’entre elles ont été victimes de violences conjugales, très fréquentes en Albanie, dans une société fonctionnant selon un modèle patriarcal, très prononcé et très archaique à nos yeux. La dette de sang est encore monnaie courante, si l’on peut dire… D’autres reviennent de l’enfer d’un parcours classique, constitué de fausses promesses, passages de fronticre avec des passeurs, pour finir dans des réseaux de prostitution. Au premier étage, c’est le troisième âge. L’accueil de femmes âgées plus ou moins autonomes. Certaines sont sur des fauteuils roulants, tandis que d’autres sortent encore seules…pour aller s’acheter des cigarettes. Et parfois, parfois, il en est une qui gît, là, sur un lit. Attendant la mort. La Grande Faucheuse décidant elle-même du moment qu’elle jugera oppurtun pour le faire. Au milieu de tout ça, il y a des enfants qui jouent, crient, pleurent, se battent, vont à l’école et font leurs devoirs. Bref, ils mettent de la vie dans ce qui ressemble parfois à un asile psychiatrique –certaines personnes souffrent de troubles pathologiques irrémédiables- voire une antichambre de la mort.

Avant mon arrivée, Richard officiait auprès des soeurs comme chauffeur. Ou cuisinier parfois. Il lui est arrivé d’aller avec les elles, livrer de la nourriture chez une famille extrêmement pauvre. Et dont trois des enfants sont lourdement handicapés. Et alors qu’ils entrent dans l’appartement, la fille, très touchée par son handicap, et tenant une gamelle en plastique dans ses mains, se précipite sur eux dès qu’elle comprend qu’ils amènent à manger. Un moment très dur pour Richard, qui ne retiendra ses larmes qu’à l’intérieur de l’appartement. Nous reverrons cette mère de famille, avec bien d’autres, au centre des soeurs, en attente de nourriture, de chaussures ou de vêtements. Une autre fois, c’est en montagne que Richard et les soeurs se rendent. Dans un petit village, pour y livrer de la farine, dans de gros sacs de 50 kilos. Là encore, Richard me décrira une misère profonde. La détresse d’une famille dont le père n’a plus ses jambes. Et dont la "maison", le terme est loin d’etre appropriéau contexte, n’a pas ce qu’on peut dignement appeler un toit.

La misère ne se cantonne pas à la ville. Rien ne l’arrête, surtout pas ces montagnes entourant Tirana et semblants infranchissables. Au contraire, c’est là-haut, qu’à l’abri des regards, elle vient frapper ceux qui gisent déjà à terre. Et ploient sous son joug. Qui saura trouver le remède à ce mal, ici et partout où il sévit ? En Albanie, même quand le remède existe, il faut avoir les moyens de se le payer. Une situation vécue par Richard illustre bien la situation où tentent de survivre des millions d’Albanais. Un soir, Richard, comme cela arrive parfois, a été amené à transporter une personne du centre vers l’hôpital. Comme d’habitude, c’était une piqure qui devait régler le problème de santé de la personne malade. Les seringues sont très sollicitées ici. Et il faut aller à la pharmacie chercher ledit remède à injecter. Mais avant, il faut payer. Richard le fera, avec son argent. Tout le monde n’a pas les moyens de se soigner en Albanie.

Heureusement, il y a des gens de passage qui n’oublient pas ce qu’ils ont vu. Et les promesses qu’ils ont faites. C’est le cas du père Moreno, Italien fraîchement débarqué d’Ancône, ville située à l’est de l’Italie, sur la côte Adriatique. Jovial, plein de tendresse et plaisantant à tout va, il est venu en Albanie récemment. Et au directeur d’une école dans un village de montagne, il a juré de lui ramener une photocopieuse. Ce qui représente un sacré coup de pouce pour cet établissement qui n’a pas les moyens de se payer ce genre de matériel. Chose promise, chose due. Quand nous rencontrons le père Moreno, il est en Albanie pour honorer sa parole donnée. Je ferai partie du petit groupe qui l’accompagne dans sa livraison, par un dimanche matin tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Et trois heures de route en montagne, sur du bitume qui ressemble davantage à du gruyère, tant il est troué, nous atteignons notre destination. Fidèle à lui-meme, le père Moreno, souriant, livre son cadeau, prend la peine d’en expliquer le fonctionnement… en fait, c’est Illmir, un jeune Albanais et moi qui mettons l’engin en route. La notice est en français, donc pas de problème de compréhension. Nous immortalisons l’instant sur des photos et reprenons notre descente d’enfer vers Tirana. Voilà! Le père Moreno a dit quelque chose, il l’a fait. Dans la simplicité et l’humour qui le caractérisent. Bel exemple de solidarité. Il faut insister sur le fait qu’il est venu spécialement d’Italie pour ça… et en a profiter pour faire quelques prières, bien-sur. Et toujours avec le sourire. Sourire que nous aurons l’occasion de revoir. En effet, nous sommes invités à passer faire une présentation de notre projet à Ancône. Le père Moreno sera notre hôte et il se charge de contacter les établissements scolaires. Encore une bonne raison d’apprécier les gens qui tiennent leurs promesses.

Revenons au centre. Où parfois, il faut emmener un enfant ou une femme à l’hôpital. Richard et moi essayons de cette manière, en jouant les chauffeurs, d’aider un tant soit peu, les soeurs qui font déjà un énorme travail. Toutefois, nous ne sommes pas toujours d’accord avec la façon dont les hébergées sont considérées. Mais, étant nous-mêmes grâcieusement logés, nous ravalons notre colère devant ce qui nous semblent être des injustices. Restera gravé dans nos mémoires, le souvenir de soeur Maria Edith, au sourire quasi permanent. A la gentillesse débordante. Et d’une beauté! Un ange… Alors que nous lui répétons souvent que nous lui envions cette disponibilité qu’elle offre aux autres, par des paroles, un geste ou une caresse, le jour de notre départ, elle nous dit que nous sommes des exemples pour elle. Ce que nous n’avons cessé de lui répéter vis à vis d’elle. L’Albanie, comme beaucoup de pays, a besoin de personnes comme soeur Maria Edith. Dans ce pays, la misère et la pauvreté sont présents à chaque instant. A chaque coin de rue. Sans parler des misérables qui souffrent derrière de grands immeubles qui font office de façades. Tels l’arbre cachant la forêt. Malgré tout, comme dans d’autres pays pauvres, nous retrouvons chez les Albanais, une chaleur, un accueil, un contact qui nous faisaient défaut depuis la Turquie et le Moyen Orient. La pauvreté n’empêche pas l’humanité, bien au contraire semble nous dire notre voyage. Dans la rue, dans les commerces, ou même quand il s’agit de marchander pour changer de l’argent, tout se fait dans la bonne humeur. Et lors de notre rencontre avec des élèves du Lycée de langues étrangères de Tirana, nous retrouvons cette ambiance chaleureuse.

Grâce à Thifaine, jeune Française en poste depuis cinq ans en Albanie et Vazilika (prononcer Vassilika), nous avons droit à un échange avec des élèves, qui nous replongent dans l’enthousiasme et l’intérêt rencontrés chez d’autres étudiants, dans les pays précédemment traversés. Après avoir salué Vazilika, repartie en enfourchant sa mobylette, qu’elle appelle une "moto". Après avoir rencontré des personnes charmantes de l’ambassade de France à Tirana, telles que Mme Brumeaux et Mrs Massart et Godard, qui nous offrent un restaurant, ce qui est un véritable luxe pour nous, nous voilà sur le départ. Prêts à quitter une Albanie qui sort à peine de 50 ans de communisme. Comme elle s’éveillerait d’une longue, très longue hibernation. Une Albanie où chacun se plaît à répéter qu’elle est un exemple de l’entente entre les diverses communautés religieuses. Quelques observateurs étrangers que nous avons rencontrés ne partagent pas ce point de vue. En ce qui nous concerne, nous n’avons ni assisté à des querelles, ni entendu de discours négatifs, agressifs ou haineux d’une communauté envers une autre. Ayant toutefois cherché à rencontrer des représentants des quatre communautés religieuses dominantes, à savoir, les chrétiens catholiques et orthodoxes, ainsi que les musulmans bektachis et sunnites, nous nous sommes heurtés à des emploi du temps trop chargés. Tant pis. Cela ne nous empêche pas de continuer. Au contraire! Les jambes nous démangent et il nous tarde de reprendre la marche. Prochain objectif, le Monténégro. C’est donc vers le nord que nous repartons, en direction de Shkodra. Nos sacs ne sont plus aussi lourds qu’au début. Nous nous sommes débarassé de quelques kilos ici et là. C’est donc plus agréable, car pour Richard, comme pour moi, sciatiques et autres problèmes de dos, transforment parfois cette belle aventure en cauchemar. Et ce, depuis des mois. Nous avons beau faire avec, impossible de s’habituer à la douleur. Et la refuser n’est pas la solution. Que faire? A ce jour, nous cherchons encore!

Nous avons beau être dans la semaine troisième semaine d’octobre, le soleil est toujours présent. Et il nous le fait savoir. Peut-être est-ce lui qui nous fait nous éloigner de notre route, pour arriver dans une ville à très forte majorité chrétienne? Pour ne pas dire 100% chrétienne. En tout cas, cet égarement, aprcs une bonne et fatiguante journée de marche, nous ne le regretterons pas. Nous sommes à Rreshen, et c’est auprès de l’église catholique que l’on trouve un hébergement. Un bon lit, une douche et surtout une soirée inoubliable avec des religieuses de la congrégation des "Soeurs de la Charité". Par chance, parmi elles, l’une parle français. Ce qui nous permet d’avoir droit à un bon repas, à beaucoup de gentillesse, d’attentions et de pouvoir plaisanter autant que bon nous semble. Les soeurs Lurda, Violetta, Myriam et Aleksandra nous font vite oublier les kilomètres de bitume avalés sous le soleil. Bien entendu, au moment nous repartirons après un bon petit déjeuner et mille sourires de nos hôtesses. Sans oublier les prières, bien-sur.

Nous revoilà, marchants dans une sorte de défilé, avec de chaque côté, des montagnes basses. C’est beau. Le soleil est toujours là. Comme la veille, nous marchons sur du bitume. Nous n’avons que très rarement l‘occasion de fouler des sentiers de terre. Car nous n’avons pas de carte détaillée. Et certaines régions sont encore minées. Dans le doute… Mais cette fois, nos pas nous mènent ches des frères franciscains Italiens, dans la ville de Lezhe. Là encore, le gîte et le couvert nous sont offerts. De quoi reprendre des forces, avant de s’élancer sur la dernière ligne droite qui nous mènera à Shkodra. Ville qu’on atteint après avoir foulé des kilomètres et des kilomètres de béton. Bien que joli, le paysage fait pâle figure en comparaison de ce qui nous attend dans les jours à venir. Mais nous l’ignorons à cet instant précis.

Ce sont encore des soeurs de Mère Téréza qui nous accueillent à Shkodra. Avec leurs faibles moyens, elles nous offrent à manger, et nous aménagent des places pour dormir, dans leur chapelle, sur la mezzanine. Après une nuit dans une mosquée en Palestine, nous voici dans une chapelle. Nous espérons que la prochaine fois, ce sera une synagogue. Shkodra est la dernière grande ville d’Albanie que nous traversons. Et les personnes très lourdement handicapées de ce centre, ne nous laisseront pas insensibles. A l’image de tout un pays. Longtemps handicapé et qui apprend doucement, tout doucement à marcher. Un pays aussi très marqué par la pollution. Celle des véhicules, comme presque partout. Mais surtout, par la saleté dans les rues. Au bord des routes, en ville, en montagne. Les fameux sachets noirs en plastique, qui faisaient partie des paysages de certains pays du Moyen Orient, notamment en Syrie, sont de retour. J’ai appris récemment que ces mêmes plastiques faisaient autant de dégats en Algérie… Les gens jettent naturellement leurs détritus n’importe où, si une poubelle ne se trouve pas à leur portée. Et elles sont rares les poubelles. Surtout en pleine campagne ou en montagne. Richard me parle de "lacs noirs" qu’il a vus, en venant de Grèce. Tels de vrais lacs de pétrole, immenses. On apprendra par des gens de l’ambassade, qu’il s’agit en fait de lacs de bitumes. Devons-nous être rassurés pour autant? La Terre souffre aussi en Albanie.

Comme nous nous éloignons des villes, nous traversons de plus en plus de villages ou de groupes d’habitations vers le nord. Peut-être soucieuse de nous et souhaitant nous dévoiler un autre visage d’elle, Gaia, la Terre-Mère, nous offre à voir des lacs… d’eau claire! Et des collines. Autant de paysages qui s’avèrent être un régal pour nos yeux, encore tout embués de ce que nous avons vu en Albanie. En plein coeur de "notre" Europe. Nous nous posons des questions. La mer Adriatique n’est pas loin. Le Monténégro est à quelques pas… mais les réponses à nos questions sont loin. Très loin.